Chasseur(se) d'oeuf ?

Publié le par B. Lisama

Les cloches, parties vendredi, reviennent...

 

Moi aussi...

(pas de remarque désagréable, s'il te plaît)

 

pour te souhaiter, lecteur(trice), 

 

 

indépendamment de l'aspect religieux,

 

http://www.europe1.fr/societe/paques-les-adultes-de-plus-en-plus-nombreux-a-se-faire-baptiser-2419277

 

et pour ce qui concerne le CHOCOLAT,

 

on trouve pour Pâques différentes addictions et différents adeptes :

 

les partisan(e)s de l'oeuf,

 

 

les partisan(e)s de la cloche,

 

 

et les partisan(e)s du lapin

 

Et puis, as-tu remarqué que fleurissent les annonces de chasse à l'oeuf

organisées par de nombreuses municipalités ou associations ?

 

Les chasses à l'oeuf sont très à la mode et l'on ne se contente plus d'utiliser les jardins, balcons ou plantes vertes de l'appartement.

 

Regarde un peu, rien qu'en Ile de France, une liste loin d'être complète...

 

même au FOUQUET'S, tu peux chasser l'oeuf ( tu en as les moyens ?)

http://www.evous.fr/Paques-chasses-aux-oeufs-a-Paris-Ile-de-France-1124475.html

 

 

Cet engouement me rappelle une nouvelle de l'italien  DINO BUZZATI

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dino_Buzzati

dans le recueil  LE K publié en 1966.

 

Des nouvelles du genre fantastique,

c'est-à-dire que l'on démarre dans la réalité

mais que l'on se retrouve dans un monde irrationnel

au détour d'un élément déclencheur.

Des nouvelles très chouettes à faire étudier aux ados.

 

L'Oeuf raconte l'histoire d'une femme de ménage, Gilda, qui souhaite ardemment que sa petite fille participe à une chasse à l'oeuf organisée par une association charitable. Comme elle n'a pas les moyens d'acheter un billet elle la fait entrer en fraude ...

Bien sûr la fraude est découverte les dames patronnessses appellent la police... Mais l'amour d'une mère est plus puissant que la police et les armées... et Buzzati donne à Gilda des pouvoirs magiques...

La suite et la fin ???

 

Si tu en as le temps et l'envie  tu peux lire ci-dessous le texte de la nouvelle...

Une bien belle histoire (et pas trop longue, rassure-toi)

car la fiction permet de réparer les injustices !

Bonne lecture !!

 

 

  Dans le jardin de la villa Royale, la Croix Violette Internationale organisa une grande chasse à l'œuf réservée aux enfants âgés de moins de douze ans. Prix du billet, vingt mille lires.

    Les œufs étaient cachés sous des meules de foin. Et puis on donnait le départ. Et tous les œufs qu'un enfant réussissait à découvrir étaient à lui. Il y avait des œufs de tous genres et de toutes dimensions : en chocolat, en métal, en carton, contenant de très beaux objets.     Gilda Soso, femme de ménage, en entendit parler chez les Zernatta, où elle travaillait. Mme Zernatta devait y conduire ses quatre enfants, ce qui faisait en tout quatre-vingt mille lires.   

Gilda Soso, vingt-cinq ans, pas belle mais pas laide non plus, petite, menue, le visage vif, pleine de bonne volonté mais aussi de désirs réprimés — avec une fille de quatre ans en plus, une gracieuse créature sans père hélas ! — pensa y emmener la petite.    

Le jour venu, elle mit à Antonella son petit manteau neuf, et son chapeau de feutre qui la faisait ressembler aux fillettes des patrons.     Gilda, elle, ne pouvait pas ressembler à une dame, ses vêtements étaient trop râpés. Elle fit quelque chose de mieux : avec une espèce de coiffe elle s'arrangea à peu près comme une nurse et si on ne la regardait pas sous le nez on pouvait très bien la prendre pour une de ces bonnes d'enfants de luxe, de celle qui sont diplômées de l'école de Genève ou de Neuchâtel.    

C'est ainsi qu'elles se rendirent en temps voulu à l'entrée de la villa Royale. Là, Gilda s'arrêta, regardant tout autour d'elle comme si elle était une nurse qui attendait sa patronne. Et les voitures de maîtres arrivaient et déversaient les enfants riches qui allaient faire la chasse à l'œuf.

Mme Zernatta arriva aussi avec ses quatre enfants et Gilda se retira à l'écart pour ne pas se faire voir.     Est-ce que Gilda se serait donné tout ce mal pour rien ? Le moment de confusion et de remue-ménage sur lequel elle comptait pour pouvoir entrer gratis avec la petite ne semblait guère devoir se produire.    

La chasse à l'œuf commençait à trois heures. A trois heures moins cinq une automobile de type présidentiel arriva, c'était la femme d'un ministre important, venue tout exprès de Rome avec ses deux enfants. Alors le président, les conseillers et les dames patronnesses de la Croix Violette Internationale se précipitèrent à la rencontre de la femme du ministre pour lui faire les honneurs et la confusion désirée se produisit enfin, plus forte encore qu'elle ne l'avait souhaitée.     Ce qui permit à la femme de ménage Gilda camouflée en nurse de pénétrer dans le jardin avec sa fille, et elle lui faisait mille recommandations pour qu'elle ne se laissât pas intimider par les enfants plus âgés et plus rusés qu'elle.    

On voyait dans les prés, irrégulièrement disposées, des meules de foin, grandes et petites, par centaines. L'une d'elles avait au moins trois mètres de haut, qui sait ce qui pouvait bien être caché dessous, rien peut-être.     Le signal fut donné par une sonnerie de trompette, le ruban qui marquait la ligne de départ tomba et les enfants partirent en chasse avec des hurlements indescriptibles.    

Mais les enfants des riches intimidaient la petite Antonella. Elle courait çà et là sans savoir se décider et pendant ce temps-là les autres fouillaient dans les tas de foin, certains couraient déjà vers leur maman en serrant dans leurs bras de gigantesques œufs en chocolat ou en carton multicolores qui renfermaient qui sait quelles surprises.    

Finalement, Antonella elle aussi, plongeant sa petite main dans le foin, rencontra une surface lisse et dure, à en juger d'après la courbure, ce devait être un œuf énorme. Folle de joie elle se mit à crier : « Je l'ai trouvé ! Je l'ai trouvé ! » et elle cherchait à saisir l'œuf mais un petit garçon plongea la tête la première, comme font les joueurs de rugby et immédiatement Antonella le vit s'éloigner portant sur ses bras une sorte de monument; et il lui faisait par-dessus le marché des grimaces pour la narguer.    

Comme les enfants sont rapides ! A trois heures on avait donné le signal du départ, à trois heures un quart tout ce qu'il y avait de beau et de bon avait déjà été ratissé. Et la petite fille de Gilda, les mains vides, regardait autour d'elle pour chercher sa maman habil­lée en nurse, bien sûr elle ressentait un grand désespoir mais elle ne voulait pas pleurer, à aucun prix, quelle honte avec tous ces enfants qui pouvaient la voir.

Chacun désormais avait sa proie, qui plus qui moins, Antonella était seule à ne rien avoir du tout.     Il y avait une petite fille de six, sept ans qui peinait à porter toute seule ce qu'elle avait ramassé. Antonella la regardait ébahie.     « Tu n'as rien trouvé, toi ? lui demanda 1'enfant blonde avec politesse.     — Non, je n'ai rien trouvé.     — Si tu veux, prends un de mes œufs.     — Je peux ? lequel ?     — Un des petits.     — Celui-ci ?     — Oui, d'accord, prends-le.     — Merci, merci, tu sais, fit Antonella, déjà merveil­leusement consolée, comment tu t'appelles ?     — Ignazia », dit la blondinette.    

A ce moment une dame très grande qui devait être la maman d'Ignazia intervint :     « Pourquoi as-tu donné un œuf à cette petite ?     — Je ne lui ai pas donné, c'est elle qui me l'a pris, répondit vivement Ignazia avec cette mystérieuse per­fidie des enfants.     — Ce n'est pas vrai ! cria Antonella. C'est elle qui me l'a donné. »    

C'était un bel œuf de carton brillant qui s'ouvrait comme une boîte, il y avait peut-être dedans un jouet ou un service de poupée ou une trousse à broderie.     Attirée par la dispute une dame de la Croix Violette tout habillée de blanc s'approcha, elle pouvait avoir une cinquantaine d'années.     «Eh bien, qu'arrive-t-il, mes chères petites? demanda-t-elle en souriant, mais ce n'était pas un sourire de sympathie. Vous n'êtes pas contentes ?    

— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit la maman d'Ignazia. C'est cette gamine, je ne la connais même pas, qui a pris un œuf à ma fille. Mais cela ne fait rien. Qu'elle le garde. Allons, Ignazia, viens ! »     Et elle partit avec la petite. Mais la dame patronnesse ne considéra pas l'incident comme clos.    

« Tu lui as pris un œuf ? demanda-t-elle à Antonella.     — Non, c'est elle qui me l'a donné.   — Ah ! vraiment ? Et comment t'appelles-tu ?     — Antonella.     — Antonella comment ?     — Antonella Soso.     — Et ta maman ? hein ? où est ta maman ? »    

A ce moment précis Antonella s'aperçut que sa maman était présente. Immobile, à quatre mètres de là, elle assistait à la scène.     « Elle est là », dit la petite.     Et elle fit un signe.     « Qui ça ? Cette femme, là ? demanda la dame.     — Oui.     — Mais ce n'est pas ta gouvernante ? » Gilda alors s'avança :     « C'est moi sa maman. »    

La dame la dévisagea perplexe :     « Excusez-moi, madame, mais vous avez votre bil­let ? Est-ce que cela vous ennuierait de me le montrer ?     — Je n'ai pas de billet, dit Gilda en se plaçant aux côtés d'Antonella.     — Vous l'avez perdu ?     — Non. Je n'en ai jamais eu.     — Vous êtes entrée en fraude, alors ? Cela change tout. Dans ce cas, ma petite, cet œuf ne t'appartient pas. »    

Avec fermeté elle lui enleva l'œuf des mains.     «C'est inconcevable, dit-elle, veuillez me faire le plaisir de sortir immédiatement. »     La petite resta là pétrifiée et sur son visage on pouvait lire une telle douleur que le ciel entier commença à s'obscurcir.    

Alors, comme la dame patronnesse s'en allait avec l'œuf, Gilda explosa, les humiliations, les douleurs, les rages, les désirs refoulés depuis des années furent les plus forts. Et elle se mit à hurler, elle couvrit la dame horribles gros mots qui commençaient par p, par b, par t, par s et par d'autres lettres de l'alphabet.    

II y avait beaucoup de monde, des dames élégantes de la meilleure société avec leurs bambins chargés d'œufs étourdissants. Quelques-unes s'enfuirent horrifiées. D'autres s'arrêtèrent pour protester :     « C'est une honte ! C'est un scandale ! Devant tous ces enfants qui écoutent ! arrêtez-la !     — Allez, dehors, dehors, ma fille, si vous ne voulez pas que je vous dénonce », commanda la dame.    

Mais Antonella éclata en sanglots d'une façon si terrible qu'elle aurait attendri même des pierres. Gilda était désormais hors d'elle, la rage, la honte, la peine lui donnaient une énergie irrésistible :     « Vous n'avez pas honte, vous, d'enlever son petit œuf à ma fille qui n'a jamais rien. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, vous êtes une garce. »    

Deux agents arrivèrent et saisirent Gilda aux poignets.  « Allez, ouste, dehors et plus vite que ça ! »     Elle se débattait.     « Laissez-moi, laissez-moi, sales flics, vous êtes tous des salauds. »    

On lui tomba dessus, on la saisit de tous les côtés, on l'entraîna vers la sortie :     « Suffit, maintenant tu vas venir avec nous au commissariat, tu te calmeras au violon, ça t'apprendra à insulter les représentants de l'Ordre. »    

Ils avaient du mal à la tenir bien qu'elle fût menue.     « Non, non ! hurlait-elle. Ma fille, ma petite fille ! laissez-moi, espèces de lâches ! »     La petite s'était agrippée à ses jupes, elle était ballottée çà et là dans le tumulte, au milieu de ses sanglots elle invoquait frénétiquement sa maman.     Ils étaient bien une dizaine tant hommes que femmes à s'acharner contre elle :     « Elle est devenue folle. La camisole de force ! A l'infirmerie ! »    

La voiture de police était arrivée, ils ouvrirent les portes, soulevèrent Gilda à bout de bras. La dame de la Croix Violette saisit énergiquement la fillette par la main.     « Maintenant tu vas venir avec moi. Je lui ferai donner une leçon moi, à ta maman ! »    

Personne ne se rappela que dans certains cas une injustice peut déchaîner une puissance effrayante.     « Pour la dernière fois laissez-moi ! hurla Gilda tandis qu'on tentait de la hisser dans le fourgon. Laissez-moi ou je vous tue.     — Oh ! ça suffit ces simagrées ! emmenez-la ! ordonna la dame patronnesse, occupée à dompter la petite.     — Ah ! c'est comme ça, eh bien ! crève donc la première, sale bête, fit Gilda, en se débattant plus que jamais.     — Mon Dieu ! gémit la dame en blanc et elle s'affaissa par terre inanimée.     — Et maintenant, toi qui me tiens les mains, c'est ton tour ! » fit la femme de ménage.    

Il y eut une mêlée confuse de corps puis un agent tomba du fourgon, mort, un autre roula lourdement au sol tout de suite après que Gilda lui eut jeté un mot.     Ils se retirèrent avec une terreur obscure. La maman se retrouva seule entourée d'une foule qui n'osait plus.     Elle prit par la main Antonella et avança sûre d'elle :     « Laissez-moi passer. »    

Ils s'effacèrent, en faisant la haie, ils n'avaient plus le courage de la toucher, ils la suivirent seulement, à une vingtaine de mètres derrière elle tandis qu'elle s'éloignait. Entre-temps, dans la panique générale de la foule, des camionnettes de renforts étaient arrivées dans un vacarme de sirènes d'ambulances et de pompiers.

Un sous-commissaire prit la direction des opérations. On entendit une voix :     « Les pompes ! les gaz lacrymogènes ! »     Gilda se retourna fièrement :     « Essayez un peu pour voir si vous en avez le courage. »    

C'était une maman offensée et humiliée, c'était une force déchaînée de la nature.    

Un cercle d'agents armés la cerna.     « Haut les mains, malheureuse ! »     Un coup de semonce retentit.     « Ma fille, vous voulez la tuer elle aussi ? cria Gilda. Laissez-moi passer. »     Elle avança imperturbable.

Elle ne les avait même pas touchés qu'un groupe de six agents tombèrent raides en tas.     Et elle rentra chez elle. C'était un grand immeuble de la périphérie, au milieu des terrains vagues. La force publique se déploya tout autour.     Le commissaire avança avec un mégaphone électrique : cinq minutes étaient accordées à tous les locataires de la maison pour évacuer les lieux ; et on intimait à la maman déchaînée de livrer l'enfant, sous menace de représailles.    

Gilda apparut à la fenêtre du dernier étage et cria des mots que l'on ne comprenait pas. Les rangs des agents reculèrent tout à coup comme si une masse invisible les repoussait.     « Qu'est-ce que vous fabriquez ? serrez les rangs ! » tonnèrent les officiers.     Mais les officiers eux aussi durent reculer en trébuchant.    

Dans l'immeuble désormais il ne restait que Gilda avec son enfant. Elle devait être en train de préparer leur dîner car un mince filet de fumée sortait d'une cheminée.     Autour de la maison des détachements du 7e régiment de cuirassiers formaient un large anneau tandis que descendait le soir. Gilda se mit à la fenêtre et cria quelque chose.

Un pesant char d'assaut commença à vaciller puis se renversa d'un seul coup. Un deuxième, un troisième, un quatrième. Une force mystérieuse les secouait çà et là comme des joujoux en fer-blanc puis les abandonnait immobiles dans les positions les plus incongrues, complètement démantibulés.     

L'état de siège fut décidé. Les forces de l'O.N.U. intervinrent. La zone environnante fut évacuée dans un vaste rayon. A l'aube le bombardement commença.    

Accoudée à un balcon, Gilda et la petite regardaient tranquillement le spectacle. On ne sait pourquoi mais aucune grenade ne réussissait à frapper la maison. Elles explosaient toutes en l'air, à trois, quatre cents mètres. Et puis Gilda rentra parce que Antonella effrayée par le bruit des explosions s'était mise à pleurer.    

Ils l'auraient par la faim et la soif. Les canalisations d'eau furent coupées. Mais chaque matin et chaque soir la cheminée soufflait son petit filet de fumée, signe que Gilda faisait son repas.    

Les généralissimes décidèrent alors de lancer l'attaque à l'heure X. A l'heure X la terre, à des kilomètres autour, trembla, les machines de guerre avancèrent concentriquement dans un grondement d'apocalypse.    

Gilda parut à la fenêtre :     « Ça suffit ! cria-t-elle. Vous n'avez pas fini ? Laissez-moi tranquille ! »     Le déploiement des chars d'assaut ondula comme si une vague invisible les heurtait, les pachydermes d'acier porteurs de mort se contorsionnèrent dans d'horribles grincements, se transformant en monceaux de ferraille.    

Le secrétaire général de l'O.N.U. demanda à la femme de ménage quelles étaient ses conditions de paix : le pays était désormais épuisé, les nerfs de la population et des forces armées avaient craqué.     Gilda lui offrit une tasse de café et puis lui dit :     « Je veux un œuf pour ma petite. »     Dix camions s'arrêtèrent devant la maison. On en tira des œufs de toutes les dimensions, d'une beauté fantastique afin que l'enfant pût choisir. Il y en avait même un en or massif incrusté de pierres précieuses, d'un diamètre de trente-cinq centimètres au moins.    

Antonella en choisit un petit en carton de couleur semblable à celui que la dame patronnesse lui avait enlevé.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Vibrations

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